Sophie Marilley (la duchesse) Photo Magali Dougados.

Qu’un opéra de ce standing émane d’un jeune compositeur de vingt-cinq ans force l’admiration. Au-delà de la virtuosité criante de l’écriture, c’est le sens scénique qui impressionne, irriguant en permanence la musique. Hérité de Britten, le format de l’opéra de chambre réussit à Thomas Adès qui tire de la concentration de l’action sur quatre voix une expression directe, dopée par un zeste de brutalité qui convient parfaitement à ce livret sans filtre de Philip Hensher.

Certains passages, surtout au premier acte, pourront certes sembler un peu brouillons, du fait d’un trop plein du discours qui tend à saturer l’espace vocal. Dans ses opéras ultérieurs, Adès clarifie la polyphonie et dissocie mieux les périmètres vocaux, même dans les moments de haute densité. Mais, électrisant le climat et propulsant l’action, l’énergie qu’il provoque n’est pas vaine. Il faut un peu de temps pour s’adapter à une projection sonore très frontale qui tient autant à l’énergie de l’émission vocale, en premier lieu celle de la mezzo-soprano Sophie Marilley – qui campe une duchesse d’Argyll sans compromis bien que compromise par ses pratiques sexuelles –, comme à celle des quinze musiciens de l’Orchestre de chambre fribourgeois. Peu profondes, la scène comme la fosse du théâtre de l’Athénée renvoient un son brut… de coffrage, qui n’empêche cependant pas d’apprécier dans cette écriture instrumentale un peu rêche la vitalité des musiciens aiguillonnés par Jérôme Kuhn.

Une fois installé dans cette musique acidulée au fauvisme stravinskien – Adès partage en outre avec le maître russe le don de s’approprier les musiques auxquelles il se réfère, tango, chansons populaires britanniques des années 30 et autres, en désamorçant l’impression de pastiche –, on se laisse emporter par une dynamique qui décolle davantage encore au second acte. La soprano Alison Scherzer incarne une femme de chambre rayonnante, aussi à l’aise dans un timbre feutré que dans la limpidité d’un suraigu où se manifeste le goût du compositeur pour l’éthos du soprano colorature, et où se profile le Ariel de The Tempest. Doté d’un rôle dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne se complait pas dans les stéréotypes du ténor lyrique, Timur attire quant à lui l’attention sur sa prestation de comédien, orientée ici vers un burlesque expressionniste. Très à l’aise aussi dans ses multiples rôles, la basse Graeme Danby est cependant moins convaincante, son vibrato surdimensionné se doublant d’une éclipse de puissance lors de ses excursions – certes redoutables – dans l’extrême grave et en falsetto.

La majorité de l’équipe impliquée dans cette production du Nouvel opéra Fribourg étant la même que celle qui s’illustrait brillamment, en 2019 sur la scène du même théâtre de l’Athénée, dans The Importance of Being Earnest de Gerald Barry, on ne s’étonne guère de retrouver ici certaines clés du précédent succès. Direction d’acteurs très dynamique, finesse d’un l’humour volontiers pince-sans-rire ressurgissent, augmentés d’une touche d’expressionnisme. Même le code couleur refait surface dans les judicieux panneaux verticaux qui bordent la scène. Du rose bonbon, beaucoup moins pop cette fois, on s’étonne qu’il ne voisine pas, comme dans l’opéra de Barry, un vert d’eau qui renverrait si bien à celui qui domine l’intérieur dans lequel la duchesse d’Argyll fut immortalisée par une célèbre photographie aux côtés de son caniche noir.

On sait gré à Julien Chavaz d’avoir dédramatisé – à une distance qui satisfait aux normes les plus strictes en matière de gestes barrière et dans une stylisation très vaporeuse – la scène de l’exercice buccal auquel se livre la « Dirty Duchess », car si l’onde de choc de ce petit scandale n’avait en 1995 probablement pas atteint la magnitude de celui que déclenchait en 1912 la performance masturbatoire de Nijinsky, elle avait trop eu tendance à réduire Powder her face à une séquence. Avec cette production, on aura enfin compris que, pour le dire à la façon de Magritte, cet opéra « n’est pas une p..e ».


Pierre Rigaudière



Timur (l'électricien) et Sophie Marilley (la duchesse) photo Magali Dougados.