Richard Wagner (1813–1883)
Siegfried (1876)
Der Ring des Nibelungen
Ein Bühnenfestspiel für drei Tage und einen Vorabend
Deuxième journée.
Livret du compositeur
Création au Festival de Bayreuth le 16 août 1876

Direction musicale : Pietari Inkinen
Mise en scène : Valentin Schwarz
Décors : Andrea Cozzi
Collaboration aux décors : Stephan Mannteuffel
Costumes : Andy Besuch
Dramaturgie : Konrad Kuhn
Lumières : Reinhard Traub
(reprise 2023 : Nicol Hungsberg)

Siegfried : Andreas Schager
Mime : Arnold Bezuyen
Der Wanderer : Tomasz Konieczny
Alberich : Olafur Sigurdarson
Erda : Okka von der Damerau
Brünnhilde : Daniela Köhler
Fafner : Tobias Kehrer
Waldvogel : Alexandra Steiner
Hagen jeune : Branko Buchberger
Grane : Igor Schwab

Orchestre du Festival de Bayreuth (Das Festspielorchester)

Bayreuth, Festspielhaus, samedi 29 juillet 2023, 16h

On le sait et on le répète souvent, Siegfried est sans doute le moins populaire des quatre opéras du Ring, souvent vu comme une « transition » parce que considéré à tort comme moins spectaculaire. C’est pourtant l’œuvre sans doute la plus périlleuse à chanter et pour Siegfried et pour Brünnhilde, et celle qui a laissé de nombreux morceaux de bravoure, du chant de la forge aux murmures de la forêt, du réveil (sublime) de Brünnhilde au duo qu’on prend à tort pour romantique et idyllique (à cause du thème de Siegfried Idyll).
Dans l’économie scénique de Valentin Schwarz, c’est sans doute globalement le plus riche en idées bien exploitées théâtralement et avec un fil dramaturgique logique et cohérent.
Nous en avions fait une analyse très détaillée dans notre compte rendu 2022 et nous y renvoyons le lecteur, même s’il y a cette année de petites modifications qui ne changent rien au profil général, mais qui affinent psychologiquement certaines situations.
Au centre, la question de l’éducation et celle du passage des pères (assez mal en point) aux fils (en devenir), nous sommes donc au centre névralgique de la thématique qui sous-tend ce travail : la question de la succession.

Et la Porsche les emporta…

Valentin Schwarz…

Le rideau se lève sur un décor connu, la maison de Hunding et Sieglinde, où Mime s’est installé, où il est permis de supposer que Sieglinde mourante revenue à la maison a laissé son enfant. Siegfried sans le savoir grandit là où vécurent maman et (faux) papa. Et Mime, le deuxième (faux) papa, qui est comme il le dit de manière cryptique « et père et mère », a bien pris soin d’enlever toute trace du passage des « parents ». Sur le mur où il y avait les fusibles (disparus eux aussi) il y avait des photos de famille (le couple Hunding/Sieglinde etc..), autant de mémoire qu’il fallait effacer pour que cette éducation de Siegfried se passe sans passé… Le mur garde trace des cadres, par les auréoles marquées, mais il est nu.
Au contraire, c’est une ambiance différente que Mime a construit, une sorte de crèche pour un seul bébé, Siegfried, puisqu’entre théâtre de marionnettes, marionnettes abandonnées, jouets laissés çà et là, on a l’impression d’un espace tout consacré aux enfants.
On avait oublié que Mime est l’éducateur, celui qui s’occupait dans le « jardin d’enfants » de Nibelheim de Rheingold des petites filles et à qui son frère Alberich avait soustrait le petit « Or », le petit Hagen qui est pour Mime un regret éternel… il en a gardé sa casquette noire et jaune… il ne s’en est jamais remis.
À voir arriver Siegfried éméché et vraiment mal disposé envers Mime, on comprend que l’éducateur a raté l’éducation de cet enfant de substitution (encore un) dans cette famille recomposée qu’est la famille Mime-Siegfried. Il n’y a aucune contradiction avec l’histoire originale de Wagner. Mime rate l’éducation de Siegfried parce qu’au lieu de l’éduquer au monde, il l’éduque de manière orientée, comme ces parents qui veulent faire de leur progéniture à toutes forces une projection de leurs rêves et non un être humain pensant et autonome. En témoignent les reliques de cette fête anniversaire (un énorme Happy Birthday barre la porte), avec toutes ces marionnettes qui représentent les personnages du Ring, ceux qu’on a vus dans les épisodes précédents et qui doivent constituer le savoir de Siegfried, tout en lui cachant l’essentiel, ses origines… En fait Mime accumule toutes les erreurs éducatives. Il reste à comprendre pourquoi il tient tant à récupérer l’enfant perdu d’Alberich, désormais aux mains de Fafner.

Le plan est clair, récupérer Hagen le « vrai » fils et se débarrasser de Siegfried le fils de raccroc, mais l’objectif est obscur. Hagen a été d’abord volé à Wotan, puis éduqué par Alberich, comme Alberich le souhaitait – et pas Mime (voir Rheingold), puis pris par Fafner dont on ne sait ce qu’il en a fait.
Schwarz expose assez bien la question des enfants, de la génération qui suit (y compris, on va le voir, avec Erda), mais ce qui reste un point d’interrogation, c’est l’objectif de tout cela. Que font les parents face aux enfants ? Où vont les enfants ? Pourquoi cette chasse à l’enfant ?
Dans la perspective de Schwarz, on comprend que Siegfried est celui qui va aider à récupérer le jeune Hagen (L’Or) mais on ne comprend pas vraiment pourquoi Mime s’est donné ce but de vie : avait-il conçu une affection pour cet enfant, voulait-il en faire quelque chose ou quelqu’un ? Voulait-il l’enlever à son frère ? Cela reste cryptique, dans un Ring où l’Or n’est plus le moteur. Mais les questions sans réponses, c’est aussi excitant…

 

La visite de Wotan à Mime prend aussi dans ce scénario une autre allure. Mime est diminué, il porte béquille, mais Wotan en arrivant dépose contre ce qui était dans Walküre l’arbre abattu une boite, comme le cadeau d’une visite qu’on rend à un vieil ami. On verra que cette boite contient une autre béquille… Quand on sait ce que contient la béquille (voir plus bas, manageons le suspense), on sourit du clin d’œil de Wotan qui dépose ce cadeau sur le lieu même où aurait dû être Notung si Notung avait été fiché dans l’arbre, même abattu, dans Walküre. Il a simplement une journée (de Ring) de retard…

Arnold Bezuyen (Mime) | Tomasz Konieczny (Der Wanderer).

Cette visite est traitée comme un dialogue, un peu tendu il est vrai entre deux vieilles connaissances qui se retrouvent et qui échangent de vieux souvenirs, ces vieux souvenirs que les marionnettes abandonnées incarnent, ces vieux souvenirs que ressassent sans doute et l’un et l’autre qui poursuivent le même but, récupérer le jeune Hagen, avec le même outil, un Hagen de substitution, Siegfried… Et Wotan apparaissant dans le théâtre de marionnettes apparaît comme la dernière marionnette vivante du théâtre de Mime… Celle qu’on avait oubliée et qui ne faisait pas partie de la panoplie…
Le scénario de Schwarz clarifie d’une manière cynique le rôle de Siegfried : un adjuvant chimique, un catalyseur qui va aider à aller au bout du but, mais dont l’un et l’autre se moquent un peu et qu’ils cherchent à manipuler.
On sait bien, dans le Ring originel, que le véritable amour de Wotan, c’est Siegmund, son héros libre et surtout humain… Siegfried, c’est un substitut, chez Wagner comme dans la refonte pratiquée par Schwarz avec toutes les imperfections des substituts. Comme en politique, on préfère l’original à la copie.

Cette éducation manquée (pour parodier le titre d’une œuvre d’un grand wagnérien, Emmanuel Chabrier) qui consiste à faire de Siegfried une machine à Notung, permet aussi à Siegfried de développer par compensation une éducation naturelle, à la Rousseau, faite d’observations de la nature et donc d’amener à la question de la parentalité, du couple, du sexe. Une question à laquelle Mime répond en mettant dans les mains du jeune homme des photos de femmes de Play Boy ou similaire – comment aborder la femme, c’est d’ailleurs le thème de l’opérette de Chabrier dont nous rappelions le titre plus haut… Mieux vaut une photo que bien des discours…

Notung, neidliches Schwert : Andreas Schager (Siegfried)

Siegfried découvre la béquille dans la boite laissée par Wotan, mais il découvre aussi que cette béquille est en fait une « béquille-épée » (l’épée y est dissimulée) qu’il brandit. Le cadeau de Wotan est donc bien une manipulation, qui consiste à lui mettre dans les mains l’instrument dont il a besoin pour s’affirmer, détruire sauvagement le monde artificiel et fallacieux construit à son endroit par Mime, et partir à l’aventure. Il lui met Notung en main à l’endroit où Siegmund aurait dû trouver l’arme lors de Walküre… Ironie Schwarzienne.
Schwarz fait donc de Siegfried un être désormais un peu/très sauvage et autonome, qui fait fi de sa dépendance à Mime : désormais Mime sera le suiveur, et non plus le mauvais éducateur : Siegfried ne croira plus en lui, plus en ses discours. Au contraire, il croira systématiquement l’inverse…

 

Acte II
Nous avions souligné l’an dernier que l’acte II était sans doute le mieux construit de tout le Ring du point de vue dramaturgique. Nous le vérifions encore, car l’idée de faire de Fafner un grabataire sur son lit médicalisé est excellente.

Qu’est-ce que Fafner chez Wagner ?
Fafner est celui qui est assis sur l’Or, qui le conserve, qui n’en fait rien. Dans un monde de la révolution industrielle, il est celui qui n’en utilise pas le pouvoir pour faire, fabriquer, mais aussi dominer. Dormir pour Fafner, c’est ignorer toute l’évolution du monde, ses possibles et son avenir. Dans cette perspective, Wotan (comme Alberich d’ailleurs) étaient ceux qui en utilisaient le pouvoir, qui le faisaient fructifier, pour sa puissance dominatrice des hommes (Alberich) et du Cosmos (Wotan). Fafner, c’est celui qui stagne et qui fait que toute évolution s’arrête, il est en marge du monde, mais tant qu’il possède l’Or, le monde ne peut aller de l’avant.

Ils sont tous là : devant : Andreas Schager (Siegfried) | Tobias Kehrer (Fafner) | Branko Buchberger (Jeune Hagen) | derrière : Tomasz Konieczny (Der Wanderer) | Olafur Sigurdarson (Alberich) et figurant

Schwarz en fait un grabataire, proche de la fin, avec un enfant, Hagen, qui visiblement le veille et s’en occupe. Fafner est riche, lui aussi (c’est un architecte qui a sans doute réussi) dans un grand salon plus ou moins comparable à celui de la famille des Dieux, avec des gardiens ou des sbires… et du personnel soignant… Il fut puissant sans doute, mais désormais, il ne peut plus agir.Alberich, Wotan et Mime ont des vues sur le jeune Hagen… l’héritage de l’oncle à héritage comme je le laissais supposer dans mon compte rendu 2022.   Il y a derrière Hagen un enjeu, que les trois connaissent, mais que le jeune Hagen lui-même et Siegfried ignorent. Sans doute est-ce non pas Siegfried, mais Hagen l’héritier… dans ce cas, Siegfried sera donc non pas le substitut, mais presque celui qui va capter l’héritage…
Nous retrouvons les jeux qui fonctionnaient bien l’an dernier, Alberich le frère raté avec son pauvre bouquet, contrôlé par les sbires, Wotan, le puissant qui n’est donc pas contrôlé, et qui arrive avec un bouquet énorme, un bouquet de puissant… leur conversation à la fois complice et antagoniste, installés au fond devant une cheminée, et puis l’arrivée de Siegfried et Mime, ceux qu’on n’attend pas, un peu les invités de la dernière heure, qui réussissent à se glisser au milieu de tous.

Alexandra Steiner (Waldvogel), Andreas Schager (Siegfried)

L’oiseau est une aide-soignante un peu épuisée du travail qui vient se reposer sur le divan, et toute la scène de l’appel au cor est transformée de manière assez ludique en efforts de Siegfried pour entamer une conversation (et plus), sanctionnée par des échecs répétés (qu’on entend en fosse avec les fausses notes) la musique devient commentaire de la scène, sorte de commentaire musical de dessin animé. Le bruit que fait Siegfried (n’oublions pas qu’il n’est pas très éduqué) réveille Fafner qui se lève et s’aide de son déambulateur. Mais face à Siegfried et devant l’effort, il s‘écroule, dit son monologue d’avertissement et meurt.

En arrière-plan : Olafur Sigurdarson (Alberich) Premier plan : Andreas Schager (Siegfried), Tobias Kehrer (Fafner)

 

C’est à ce moment-là que Schwarz commence à modifier quelque peu sa mise en scène par rapport à l’an dernier, en se concentrant différemment sur le personnage de Hagen. L’an dernier, à peine Fafner mort, Hagen fouillait dans ses poches et en prenait une sorte de poing américain en diamant.
Cette année, c’est Siegfried qui fouille, qui prend la chose et la refile à Hagen.
Car ce qui est clair, c’est qu’immédiatement après la mort de Fafner, Hagen est prêt à suivre Siegfried, en un début d’amitié-solidarité. On avait d’ailleurs remarqué dès Rheingold qu’Hagen avait tendance à suivre spontanément tous ceux qui l’enlevaient : ici reconnaissance familiale (après tout ils sont de la même famille) ? Admiration pour Siegfried héros si extraverti quand lui est si introverti et timide ? Sentiment de libération après avoir été lié par ses devoirs envers Fafner ?
Le fait est que désormais il ne quitte pas Siegfried. Il est présent à ses côtés lors de la scène de l’oiseau dont Siegfried comprend enfin les paroles et dans la scène qui suit avec Mime, qu’il ne croit plus depuis la fin de l’acte I, et donc légitimement (et pas magiquement…) il interprète ses paroles à l’inverse de ce que Mime déclare : il tue Mime avec l’arme de Wotan mais comme cela ne suffit pas, Siegfried et Hagen l’étouffent à deux avec le coussin du divan.

Et l’acte se termine avec le départ de Siegfried et Hagen qui le suit vers d’autres aventures.
L’an dernier, Hagen libéré de Fafner redevenait aussitôt un « petit voleur » en fouillant les poches du cadavre, cette année, c’est Siegfried qui les fouille et sans doute Fafner a‑t‑il rendu Hagen cet être doux et prêt à aimer qu’on découvre. C’est le coup de théâtre de cet acte II.

 

Acte III

Par rapport à notre description de l’an dernier, ce qui essentiellement change est le traitement du personnage de Hagen. Il est clair que « les deux font la paire » aussi bien face à Wotan, toujours avec son revolver qu’il décharge, qu’au début de la découverte de Brünnhilde.
D’abord, une petite incohérence : à la fin de l’acte II, Siegfried et Hagen partent réveiller Brünnhilde, soit. Mais ils ne partent pas bien loin (tour du jardin ou du pâté de maisons) puisqu’on se retrouve dans le même décor, vu en arrière, avec au fond le cadavre de Fafner et celui de Mime qu’on avait au premier plan et le tableau (un père et son fils à l’acte II) qu’on voit de dos… Ils reviennent donc dans la même chambre… bref, ils ont sans doute fait simplement leur jogging …
La lecture du récit de Valentin Schwarz nous confirme qu’Erda est accompagnée de l’enfant de substitution de Rheingold, qui est devenue une jeune fille et presque un double puisque Wotan la confond : nous avons développé l’an dernier que le rapport d’Erda à l’éternité se montrait par cette Erda et son double jeune, destinée à lui succéder ‑elle aussi ?-, en tous cas encore un enfant de substitution qui devrait assurer l’avenir parce qu’Erda n’est plus très vaillante, et surtout, n’a plus envie (c’est aussi d‘ailleurs le cas dans le Ring original Wagnérien).

Andreas Schager (Siegfried), Tomasz Konieczny (Der Wanderer)

La scène de Siegfried avec le Wanderer peine à se développer, on monte sur la coursive, on descend les marches, derrière cette balustrade de verre, on joue à cache-cache mais on retrouve les difficultés à gérer scéniquement les mouvements, si bien que cela manque d’intérêt… et aussi de clarté.
Du côté Siegfried-Hagen-Brünnhilde, les choses vont se compliquer avec l’intervention de Grane, garde du corps et surtout du corps vierge de Brünnhilde : c’est un duo à quatre. Elle arrive protégée, momifiée, presque « conservée », à l’instar de ses sœurs dans Walküre : toute la scène sera pour elle libération, de ses bandelettes, de sa chevelure, de son corps, de tout ce qui la bridait. Siegfried est complètement fixé sur elle, il s’attaque à Grane défenseur de la pureté, ils en viennent aux mains, le jeune homme travaillé par le désir brandit les pages de Play boy de l’acte I…
L’an dernier, il repoussait aussi violemment Hagen qui s’en allait, dépité et sans doute rageur.
Cette année, il l’ignore et Hagen se sent délaissé, abandonné, il s’éloigne insensiblement et puis il esquisse un retour mais comprend qu’il ne peut tenir, et comme Wotan et pour d’autres raisons, il quitte la place. Sans doute cet éloignement forcé est-il le ressort de la haine qu’il va développer contre Siegfried au Götterdämmerung. L’idée d’un Hagen prêt à aimer (fraternellement ou plus) et déçu est psychologiquement plus forte que l’idée d’un Hagen violemment repoussé et donc vexé qui crie vengeance (version de l’an dernier). Et dans les deux cas, Siegfried n’a pas le beau rôle, mais il n’a jamais le beau rôle dans aucune mise en scène récente. Hagen : le gentil contrarié, le méchant malgré lui.

Andreas Schager (Siegfried), Daniela Köhler (Brünnhilde)

Hagen disparu, Siegfried est aux prises avec Brünnhilde, qui peu à peu se libère de ses peurs et de sa crainte (perdre son intégrité), alors à mesure qu’elle se libère, Grane se met en retrait, comme son frère attentionné, comme une personnification de son âme agitée. Elle se livre, il n’a donc plus besoin de la protéger, il ne la protège pas d’elle-même, mais des autres.

Le duo se termine par la pleine libération de Brünnhilde, débarrassée de ses bandelettes et revolver à la main comme Minnie de Fanciulla del West, c’est le réveil de la Momie… et ils fuient : à l’extérieur des phares allumés les attendent, ceux de la Porsche de Rheingold, un geste de Wotan qui leur met à disposition la voiture de la famille ?

Des questions non résolues, quelques incohérences, un troisième acte relativement ennuyeux (toujours ces duos que Schwarz n’arrive pas à régler) mais dans l’ensemble, c’est dramaturgiquement plus nerveux et plus lisible. La question est pourtant toujours la même : ce Ring est ludique, au sens où c’est un jeu de piste, c’est un jeu avec le public, c’est un jeu sur l’histoire. Mais, au-delà des problèmes multiples de conduite d’acteur, de gestion des mouvements, de mise en espace, on n’arrive pas à y distinguer un substrat, une pensée, une profondeur… Ce Ring peine à nous dire autre chose qu’une histoire qu’on nous raconte hic et nunc, qu’on regarde se dérouler, souvent avec ennui, d’autres rares fois avec plus d’intérêt, comme par exemple dans ce Siegfried, plus subtil que le reste. On a l’impression qu’on demande au spectateur la simple passivité qu’il a devant son écran, son divan, ses chips et son Coca…

Daniela Köhler (Brünnhilde), Andreas Schager (Siegfried), portant le chapeau de Brünnhilde…

Les aspects musicaux

Les voix

Die Walküre était porté par un très solide quatuor vocal, Klaus Florian Vogt, Elisabeth Teige, Georg Zeppenfeld et Catherine Foster. Aucun n’est là pour porter au sommet vocal ce Siegfried qui n’est pas médiocre, mais qui ne laisse pas un souvenir inpérissable.
Nous avons souvent évoqué la difficulté de l’œuvre, entre un théâtre de conversation à la Rheingold et morceaux de bravoure dont seuls de rares chanteurs peuvent mener sans problème.
Des deux voix féminines, l’une occupe le deuxième acte (l’Oiseau, Der Waldvogel) et l’autre le troisième (Brünnhilde), qui représentent à peu près les deux bouts du spectre de la voix de soprano. L’Oiseau, c’est Alexandra Steiner, vieille connaissance depuis Castorf où elle chantait déjà le rôle. Cette fois-ci sans plumes ni harnachement (fantastique) de Adriana Braga Peretzki tellement fascinant, mais simple aide-soignante. La voix a une belle assise, ce n'est pas une voix de rossignol, mais d’un soprano lyrique expressif et vif. La voix est bien contrôlée, le souffle un poil court mais dans l’ensemble la prestation est convaincante et pleine de relief.
Tobias Kehrer en Fafner confirme notre impression de Rheingold, c’est une belle intervention, très sentie, avec une voix aux contours nobles et profonds, un phrasé impeccable et une articulation du texte particulièrement soignée dans un moment si essentiel à comprendre.
Okka von der Damerau est de nouveau Erda, et l’intervention du personnage dans Siegfried n’a pas les mêmes caractèristiques que dans Rheingold. On y entend toujours les mêmes qualités de phrasé, de diction et d’expression, mais le rôle est plus sombre ici et Okka von der Damerau a peut-être désormais la voix un peu trop ouverte (elle chante Brünnhilde…) pour les profondeurs du rôle, l’impression est donc moins vive que dans Rheingold, mais convient aussi à une Erda de toute manière exténuée.

Olafur Sigurdarson (Alberich)

Encore une fois, tant du point de vue du phrasé, de l’émission, de la clarté de l’expression mais aussi de la qualité du timbre, Olafur Sigurdarson en Alberich montre qu’il est, comme l’an dernier, l’une des découvertes de ce Ring. Le chant est intelligent, toujours dominé, c’est un Alberich avide et furieux comme il se doit, mais qui réussit à transmettre une véritable humanité. Un des grands Alberich actuels et une trouvaille de Bayreuth.

Arnold Bezuyen (Mime)

Arnold Bezuyen en Mime semble pris entre deux feux : d’une part le chanteur de caractère, qui fait rire de sa poltronnerie et qui reste inquiétant, c’est-à-dire le Mime traditionnel, et d’un autre côté le Mime plus sérieux, plus direct, moins caricatural voulu par la mise en scène, et traduit aussi par un chant moins nasal, moins clownesque. Il n’arrive pas à clore le débat, et cela occasionne des moments où l’expression reste un peu en-deçà, assez monotone, manquant d’imagination et de fantaisie et surtout de couleur (deuxième acte…).

Tomasz Konieczny a tendance à forcer son personnage : ce pourrait-être un Wotan très respectable, notamment dans le Wanderer qui exige plus d’expression et moins de force. Mais on a l’impression au contraire qu’il force le trait au-delà du raisonnable notamment au premier acte où la mise en scène voudrait au contraire plus de subtilité. L’émission n’est pas agréable, la parole semble jetée en pâture plus que chantée, comme s’il avait à prouver quelque chose, comme s’il avait à répondre de sa voix. Certes, le Wanderer est/a été Wotan le puissant et il veut le montrer, mais il le fait jusqu’à la caricature. C’est un Wotan énervé qui finit par énerver par contagion l’auditeur, tant il tue la couleur vocale en forçant trop. Il était plus contrôlé l’an dernier, comme si le fait de chanter les trois Wotan du Ring lui avait donné des ailes, plus de plumage donc, et moins de ramage.

 

Daniela Köhler est Brünnhilde. Dans la mesure où Catherine Foster a montré qu’elle savait être exceptionnelle dans la Brünnhilde de Siegfried (dans la production Castorf), elle aurait pu assumer les trois Brünnhilde. Sans doute une question de changement de cast déjà prévu avant son arrivée dans cette production.
On sait que le rôle de Brünnhilde de Siegfried est l’un des plus périlleux, il demande à froid à la fois des aigus triomphants, un permanent contrôle sur le souffle, mais aussi des moments lyriques et des moments de conversation ; concentré en 40–45 min, il demande en gros tout ce qu’on peut demander à la voix de soprano sur tout le spectre.
Si Daniela Köhler relève bravement le défi, la voix n’a pas le format nécessaire. Alors, très intelligemment, elle joue de ses qualités (expression, lyrisme, phrasé) en essayant d’affronter les moments plus ardus en ménageant ses mouvements, sans trop « jouer », au détriment de l’expression et de la couleur, et au profit de sons légèrement plus criés, aux aigus un peu courts. Mais comme l’année précédente, elle se tire du défi avec les honneurs, même si la fin est un peu difficile. Il reste que sans démériter le moins du monde, ce n’est pas la Brünnhilde idéale qu’on attendrait ici.

Andreas Schager en revanche est dans son rôle fétiche, celui qui l’a fait connaître sur les scènes du monde et on y retrouve son jeu très naturel et maîtrisé, dans ce personnage peu policé. De fait, il est le seul aujourd’hui à affronter la multiplicité du rôle et tous ses pièges. La voix est forte, le volume impressionnant, le timbre assez séduisant. Mais le problème de Schager, notamment quand il est fatigué, étant le contrôle notamment dans les rôles plus lyriques, ici au contraire, il doit lâcher la voix et s’imposer dans un rôle qu’il maîtrise parfaitement et dans lequel pour l’instant il n’a pas d’égal (Vogt travaille dans un tout autre aspect du personnage, on l’a entendu à Zurich et sans doute verra-t-on la différence l’an prochain sur la scène du Festspielhaus).
S’il manque de couleur à certains moments (deuxième acte), c’est moins délicat que dans Siegfried de Götterdämmerung (qu’il reprend cette année en remplacement de Stephen Gould). L’engagement vocal et physique est total comme toujours chez cet artiste par nature très généreux, mais il le paie un peu à la fin du duo où on le sent un peu fatigué, même s’il assure la prestation de manière plus accomplie que certains autres soirs. Ce final n’est pas pour Siegfried et Brünnhilde l’explosion fulgurante. Pour le reste, il remporte le triomphe attendu et mérité, c’est le Siegfried de l’époque…

 

La direction musicale

La direction de Pietari Inkinen continue à privilégier la mise en place générale, au détriment de l’imagination, de la fantaisie, d’un « concept ». Il refuse une quelconque prise de risque, mais en même temps court celui de la platitude. La musique se déroule, sans toujours d’ailleurs aider ou soutenir les chanteurs, et sans développer d’accents particuliers, de contrastes, et surtout, de couleurs, car l’ensemble reste assez compact, voire académique. Une direction de Kapellmeister au sens presque routinier du terme, ce qui est étonnant pour un chef de cet âge et qu’on penserait enclin à imposer au moins l’esquisse d’une vision.  Cornelius Meister l’an dernier avait essayé, sans toujours y réussir. Plus prudemment ici Inkinen n’essaie pas, n’essaie rien : cette direction manque d’expression, manque de théâtre, dans un Siegfried où le rôle de l’orchestre et notamment de ses couleurs est essentiel. Or ici on rencontre la sagesse, voire la fadeur, avec un orchestre qui semble moins engagé (cordes ternes) et un peu moins techniquement au point (cuivres très fragiles, et notamment les cors). C’est massif, volumineux, mais sans caractère.

Accordons à ce Siegfried correctement chanté et moyennement dirigé le bénéfice d’être peut-être le moment scénique le plus « travaillé » de ce Ring, au moins jusqu’à présent, avec des idées plutôt bien traduites au niveau dramaturgique (au moins sur les deux premiers actes), quant aux obscurités et aux questions sans réponses, elles sont peut-être l’apanage de certaines séries qu’on prend en route sans avoir bien regardé ce qui précède. On regarde filer le scénario, on s’en amuse un peu notamment dans cet épisode, et cela ne va pas trop loin, bien moins en tous cas que les déclarations de Valentin Schwarz ne le disent… Siegfried n'est donc pas le pire, mais au royaume des aveugles…

À suivre

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Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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