Richard Wagner (1813–1883)
Götterdämmerung (1876)
Der Ring des Nibelungen
Ein Bühnenfestspiel für drei Tage und einen Vorabend
Troisième journée.
Livret du compositeur
Création au Festival de Bayreuth le 17 août 1876

Direction musicale : Pietari Inkinen
Mise en scène : Valentin Schwarz
Décors : Andrea Cozzi
Collaboration aux décors : Stephan Mannteuffel
Costumes : Andy Besuch
Dramaturgie : Konrad Kuhn
Lumières : Reinhard Traub
(Reprise 2023 : Nicol Hungsberg)
Chef des chœurs : Eberhard Friedrich

Siegfried : Andreas Schager
Günther : Michael Kupfer-Radecky
Alberich : Olafur Sigurdarson
Hagen : Mika Kares
Brünnhilde : Catherine Foster
Gutrune : Aile Asszonyi
Waltraute : Christa Mayer
1.Norn : Okka von der Damerau
2.Norn : Claire Barnett-Jones
3.Norn : Kelly God
Woglinde : Evelin Novak
Wellgunde : Stephanie Houtzeel
Floßhilde : Simone Schröder
Grane : Igor Schwab

Chor und Orchester der Bayreuther Festspiele

 

Bayreuth, Festspielhaus, lundi 31 juillet 2023, 16h

Voici le dernier épisode de ce Ring, qui était apparu l’an dernier singulièrement plus hâtif que les épisodes précédents. Notamment en ses deuxième et troisième actes. Peu de choses ont été modifiées, et l’impression n’a pas évolué d’une histoire qui n’arrive pas à se terminer de manière cohérente.
Pourtant, 
Götterdämmerung, qui est l’épisode le plus « humain » des quatre, aurait pu être celui qui se rapproche le plus du modèle de série télévisuelle. On n’oublie jamais ce que disait Boulez de la « ferblanterie » du livret. Ainsi donc, même si l’on peut tirer des fils logiques de Siegfried, l’épisode précédent, même si le couple Siegfried-Brünnhilde bat de l’aile comme on le subodore toujours dans le Ring, même si on comprend désormais que la haine de Hagen pour Siegfried naît d’avoir été délaissé et abandonné au profit de la découverte de Brünnhilde, on n’arrive pas à trouver vraiment passionnante et neuve l’ensemble de cette troisième journée-quatrième épisode, avec des moments de vraie faiblesse dramaturgique (le deuxième acte, par ailleurs modifié en pire).
Le cycle se referme sur une insatisfaction chronique, que la musique ne réussit pas, encore une fois, à vraiment compenser, malgré un plateau solide sans être étincelant.

 

Dans la piscine abandonnée

Valentin Schwarz…

Valentin Schwarz choisit ne de pas séparer prologue (les Nornes) et première scène entre Siegfried et Brünnhilde. Au contraire, et ce n’est pas une mauvaise idée, il fait de l’intervention des Nornes un cauchemar de l’enfant du couple, une petite fille dont on finira par comprendre qu’elle est le nouvel enjeu de notre affaire de succession où enfin le clan Hagen-Alberich récupérerait ce qu’il a perdu depuis les origines.
On se trouve donc dans l’appartement initial où s’est installé le couple, la chambre d’enfants et l’autre pièce où sont entreposés ou suspendus bon nombre des signes jetés çà et là depuis le début du cycle, masques de Wotan, chapeau de Brünnhilde etc… Manifestement, chez les Siegfried, on cultive la mémoire…
Les Nornes sont donc des êtres fantomatiques qui hantent les rêves, et qui sont un rêve prémonitoire… car les difficultés arrivent très vite…

Catherine Foster (Brünnhilde), Andreas Schager (Siegfried)

Schwarz n’est absolument pas original dans la vision de ce couple qui prend l’eau… C’était déjà il y a bien longtemps celle de Harry Kupfer qui montrait un Siegfried mourant d’ennui aux côtés d’une Brünnhilde devenue « Hausfrau » (ménagère): de Walkyrie au service de Wotan, elle y était devenue femme soumise au service du héros… et Siegfried n’en pouvant plus décidait de partir.
Le récit de Tcherniakov à Berlin n’est pas plus optimiste. Dès le duo de Siegfried on a compris que le couple ne sera pas le grand couple romantique que la tradition cherche à vendre. Quant à Castorf, les fameux crocodiles nous ont avertis…
On s’interroge toujours sur le temps de la relation entre Siegfried et Brünnhilde, il est possible que ce soit une nuit, une défloration et puis s’en va, ce qui correspond bien au parcours écervelé du jeune Siegfried, et j’ai souvent appuyé mon argument par le fait que le couple est stérile…
Schwarz s’inscrit en faux : dans une histoire où les enfants traînent un peu partout, il imagine un couple Siegfried/Brünnhilde installé, vraisemblablement dans une vie longue et bourgeoise avec enfant et Grane pour majordome, et avec tous leurs souvenirs et leur passé, qui a l’air de s’être quant à lui stérilisé…
Alors, comme un vrai couple moderne, ils se séparent. Avec une musique triomphante d’amour (Wagner prend lui-même bien soin de parsemer son texte de promesses qui ne seront pas tenues et de serments d’ivrognes) qui prend ici des allures sarcastiques puisque les deux personnages vivent un drame de couple. Finalement le deal est établi : Brünnhilde garde l’enfant, le nouvel Or, le nouvel anneau, et Siegfried gardera Grane pour veiller sur lui et porter les bagages.
Conséquence : Siegfried est pleinement libre, avec tous les effets dans le récit qui va suivre.

Siegfried libre peut s’amouracher de Gutrune, sans philtre et sans filtre. Grane doit veiller sur lui, et donc constitue un obstacle pour tous ceux qui en voudraient à Siegfried. Et surtout, dans la perspective de la volonté de Hagen de récupérer l’enfant, l’enlèvement de Brünnhilde par Günther/Siegfried n’a pas tant pour but de donner une épouse à Günther (çà c’est l’apparence), mais vise l’enfant (çà c’est le véritable objectif) qu’on aura sous la main. Ainsi, Götterdämmerung apparaît dans ce scénario comme (et pas si loin du scénario prévu par Wagner) une sorte de réplique de Rheingold, version deuxième génération.

Serments d'ivrognes : Michael Kupfer-Radecky (Gunther) | Andreas Schager (Siegfried).

Mais comme souvent, les deuxièmes générations sont plus ou moins dégénérées.
Telle est la vision des Gibichungen, frère et sœur complètement détruits par l’alcool, l’argent, la fête etc… qui s’installent dans leur nouvelle maison, le Walhalla un peu new-look, avec des objets culte (une lance dans un coin, un tableau de chasse au zèbre, souvenir d’un safari africain… etc…). Toute la panoplie des jouisseurs qui dilapident le bien commun.

Mika Kares (Hagen)

Hagen lui, qui a gardé son look de jeune Hagen mais vieilli (même tee-shirt, mêmes cheveux devenus gris), est un peu le gardien des deux autres : il en faut bien un raisonnable, il en faut bien un qui pense.
Nous ne sommes pas si loin de la vision de Andreas Kriegenburg, qui présentait les Gibichung gavés d’argent dans un vaste espace qui semblait un centre commercial.

Comme pour les autres épisodes, une description détaillée de la production peut être lue dans notre article 2022, voir ci-dessous « Pour poursuivre la lecture ».

Dans pareille perspective, tout philtre est inutile, nous l’avons souligné, et Siegfried n’est pas si loin d’être aussi écervelé que ses nouveaux amis, dont Gutrune.  Après des années de vie avec Brünnhilde (selon le scénario Schwarz), elle est une diversion aimable, un corps-aimant (de aimanter, pas aimer) singulier se dandidant dans sa robe vert-pomme si ajustée.
Hagen ‑comme dans Siegfried d’ailleurs (où c'est un personnage muet), est le seul personnage un peu plus construit de la petite bande.
Même si le contexte a évolué, la scène reste celle que nous connaissons, et les personnages ne varient pas vraiment de leur « identité » traditionnelle. Et tout comme chez Tcherniakov, le passage à la deuxième génération s’accompagne d’une installation et d’une transformation des lieux : Walhalla I ne ressemble pas à Walhalla II…

C’est d’ailleurs tout le contraire de l’habitation où évolue Brünnhilde (qui est l’appartement d’où Siegfried est parti), qui reste semblable à ce qu’elle était dans Rheingold ou dans Walküre, chambre d’enfants et espace où traînent les souvenirs, les traces du passé, de ce passé que Siegfried parti s’empresse d’effacer et que Brünnhilde au contraire semble cultiver. Elle garde un déshabillé rose, de la couleur du pyjama de l’enfant, qui sera désormais sa tenue jusqu’au bout, image d’intimité familiale, de cocon, tout ce que la Walkyrie un peu excentrique n’est plus et de tout ce dont Siegfried ne veut plus.

Christa Mayer (Waltraute) | Catherine Foster (Brünnhilde).

Ainsi l’arrivée de Waltraute ravive le souvenir sans visiblement redonner des envies… La scène est traitée de manière à la fois traditionnelle et détournée, Waltraute est un peu troublée (scène du sucre qu’elle renverse en en versant bien trop – et Brünnhilde en bonne maîtresse de maison le nettoie à la serpillère) et selon le scénario de Schwarz, elle est devenue folle, cherche à soustraire l’enfant, ce que Brünnhilde lui refuse de manière véhémente.
La dernière scène est plus terrible, plus réaliste aussi : Siegfried et Günther arrivent à deux en voiture (toujours la Porsche ?) dont on voit les phares. Siegfried reste dissimulé dernière le voile de la fenêtre et chante pendant que Günther s’empare de Brünnhilde et la viole. Sous les yeux de l’enfant qui va en voir pas mal dans les actes qui suivent. Et Siegfried Günther, Brünnhilde et l’enfant quittent l’endroit du passé, le cocon familial pour rejoindre le palais des Gibichungen.

Acte II

Quelques rares nouveautés dans un second acte qui est étonnamment à la fois assez semblable à celui de l’an dernier et particulièrement aussi semblable à tous les second actes de Götterdämmerung, comme si la dramaturgie originale résistait au point qu’il était inutile de la modifier.
Au départ, Hagen passe sa colère sur un sac de sable de boxe, suspendu. La scène, nous l’avons déjà évoquée l’an dernier, a perdu tout aspect fantomatique ou mystérieux. Dans cet espace vide, sorte de salle de sport où l’on va voir dans le fond s’agiter des personnages en ombres chinoises, Alberich, les compagnons de Hagen, puis Siegfried, Gutrune et l’enfant…
Pas de surprise et surtout une première scène assez plate, alors qu’elle est habituellement un des moments importants de l’œuvre, on se souvient de Chéreau sublime au bord du Rhin, de Castorf au pied de cet escalier d’où allait disparaître Alberich pour un long voyage, et de Tcherniakov avec son Alberich presque nu et décharné, dans une scène très forte de séduction paternelle.
Ici rien.

Un dialogue assez neutre, mené par l’excellent Olafur Sigurdarson, le seul à avoir un vrai phrasé et une véritable expression, il arrive, et puis il s’en va…
La scène avec le chœur révèle enfin l’usage de ces masques de Wotan que les enfants n’ont cessé de peindre durant tout le Ring puisque tous les choristes en sont affublés – nous nous sommes interrogés l’an dernier sur leur signification. Signe de reconnaissance partisane autour de Hagen sachant que ce type de dessin a servi aux nazis pour désigner la Germanie éternelle. Donc un signe de passage des Dieux aux hommes, et à des hommes inquiétants menés par Hagen pour profiter de la faiblesse des autres, entre leur alcool et leurs femmes.

Hagen a enfin récupéré l'enfant : Mika Kares (Hagen)

Au milieu du bel ordonnancement du chœur, l’enfant circule muni de son petit cheval et dérange un peu l’ensemble. C’est sa présence qui va alerter Brünnhilde et déterminer la suite et la malédiction du deuxième acte.

Sinon, rien de nouveau par rapport à nos habitudes, c’est même assez plat, ne serait que l’excellente performance des chanteurs.

Aile Asszonyi (Gutrune)

Seule la fin diffère un peu : en ombre chinoise, on distingue un groupe et une petite ombre, et le rideau de fond se lève sur un Siegfried honorant violemment sur le divan sa Gutrune chérie, pendant que l’enfant est là et entre son cheval jouet et ce nouveau chevauchement, considère les différences. Rideau.

Catherine Foster (Brünnhilde), Mika Kares (Hagen), final acte II

 

Acte III

L’inspiration du troisième acte et de la scène des filles du Rhin est assez claire, le lieu abandonné, presque une petite décharge où on jette ce qui ne sert plus, fait penser au Rhin rouillé de Chéreau, dont le barrage ne fonctionnait plus.

Décor de l'acte III (ici intervention finale de Brünnhilde). Catherine Foster (Brünnhilde)

 

Ici le rappel est clair, c’est la piscine du premier tableau de Rheingold, Rhin pataugeoire devenue Rhin piscine (on a dû le long des épisodes la creuser parce que c’est le même paysage, mais la piscine s’est singulièrement approfondie…). Il reste un plongeoir inutile, un fond de piscine abandonné dans lequel on accède par un soupirail qui a dû laisser passer un jour des flots d’eau (à jardin) et à cour un escalier assez raide.
Restes de splendeur d’un Walhalla riche et aujourd’hui abandonné par la nouvelle génération, entouré de grillage pour la sécurité.

Filles du Rhin (femmes du passé): Evelin Novak (Woglinde) | Simone Schröder (Floßhilde) | Stephanie Houtzeel (Wellgunde).

Siegfried avec son enfant (par force, il faut que les filles du Rhin essaient de le récupérer) est en train de pêcher et les filles du Rhin apparaissent, vieillies, ressemblant un peu aux Walkyries, comme si toutes étaient un peu interchangeables. D’ailleurs, le scénario de Schwarz ne les appelle pas « Filles du Rhin », il dit simplement « femmes du passé », « fantômes ». Nous avons cette détestable habitude de croire à nos propres fantômes… Mais que Siegfried soit celui de Schwarz ou de Wagner, il ignore qui sont ces filles du Rhin qui surgissent et l’empêchent d’être libre : filles du Rhin, nymphes ou fantômes du passé, quelle importance ? L’attitude ne change pas.

Andreas Schager (Siegfried) et son enfant…

Un instant nous pouvons nous arrêter sur ce Siegfried qui pêche dans une mare stagnante d’un fond de piscine, c’est-à-dire sans aucune chance d’attraper un poisson, comme une activité passe-temps vide, voire mélancolique, dans un lieu sans âme ni grâce, comme si pour lui tout était fini aussi, avec son enfant qu’il avait récupéré et désormais gardait comme symbole de son passé renié jusqu’ici avec Brünnhilde. Il y a quelque chose d’un Siegfried un peu clochardisé, qui a perdu toute valeur in-se. Enfin il y a de la part de Schwarz l’ironie qui le fait pêcher quand la scène chez Wagner est une scène de chasse…
On est encore frappé de ce dispositif scéniquement impressionnant mais mal fichu, d’une piscine profonde et asséchée, sorte de dépotoir, à laquelle on accède par soupirail ou par un escalier très raide, avec des mouvements difficiles, des éclairages qui ne valorisent pas la vision des spectateurs derrières les grillages en haut, réduits à des ombres, si bien que tout n'est pas si lisible. De cela nous avons déjà traité l’an dernier.

Mika Kares (Hagen)

Hagen entre, fasciné par l’enfant. Reproduisant Alberich dans la piscine de Rheingold, sauf que les filles du Rhin « fantômes du passé » ont raté leur coup et sont parties, et que désormais Siegfried est celui qui garde l’enfant… ce qui complique ses affaires. Alors Hagen rappelle à Siegfried ses souvenirs, et notamment cet enfant qui était le gage d’amour entre Brünnhilde et lui. Et comme Siegfried est un peu mélancolique et nostalgique, il évoque ce passé là…
C’est juste ce qu’il faut pour que Hagen en finisse avec Siegfried et emporte alors l’enfant avec lui.
Marche funèbre de Siegfried au milieu des immondices.
Et alors les événements se précipitent : intervention de Gutrune, toujours aussi cruche que dans toutes les mises en scène, de Günther qui descend dans le fond de la piscine déposer un lourd sac en plastique transparent.
Les filles du Rhin- fantômes s’écroulent, Hagen aussi, l’enfant s’échappe définitivement (il était enlevé l’an dernier par les filles du Rhin-fantômes), ça va nous faire un mineur isolé de plus…
Brünnhilde réapparait avec son antique chapeau et sa redingote, recouvrant son déshabillé rose, elle commence son monologue, puis descend dans la piscine par les coulisses car l’escalier est dangereux avec une robe longue… On la voit donc réapparaître miraculeusement par l’entrée latérale cour sans savoir par où elle est passée…un vrai miracle brechtien qui nous rappelle qu’au théâtre, même l’impossible est possible et elle pénètre dans la piscine en perçant le quatrième mur… à cœur vaillant rien d’impossible.
En haut tous à terre en un jeu de massacre, en bas elle trouve la tête de Grane dans le sac plastique, on ne saura jamais pourquoi Günther est allé la déposer au fond de la piscine, sinon pour la rajouter aux immondices et au cadavre de Siegfried, mais c’est un geste hautement prémonitoire puisque Brünnhilde ouvre par hasard le sac plastique, en sort la tête de Grane et se lance dans une danse de Salomé déjà décrite l’an dernier, puis va se lover contre Siegfried, avec la tête de Grane en sus. Avec l’aimé et le protecteur de toujours.

Puisque dans la légende Brünnhilde se jette dans les flammes à cheval, on comprend alors que laisser Grane vivant aurait obligé à trouver en ce dernier moment si tragique un moyen de le tuer lui-aussi. Au moins son compte a été réglé de manière préventive dès le premier acte…
C’est alors qu’en guise d’incendie du Walhalla le rideau de fond laisse voir un mur de néons allumés (comme chez Tcherniakov…) avec au milieu le cadavre de Wotan pendu, pendant que la vidéo nous montre deux bébés enlacés. La parenthèse est fermée, tout peut recommencer positivement l’enfant est vivant, et tout est bien qui finit bien.

« Blottie contre son héros mort, Brünnhilde rêve d’une nouvelle flamme » (Valentin Schwarz)

Les aspects musicaux

Les voix

Nous l’avons souligné, ce Ring est globalement mieux chanté que l’année précédente, malgré des fatigues de l’un ou l’autre dues à un programme particulièrement lourd. La distribution est soutenue par une direction musicale qui assure aux voix d’être entendues et présentes, et donc dans l’ensemble l’accueil des chanteurs a été triomphal pour les uns, et toujours au moins très favorable.

 

Derrière : Kelly God (3. Norn) | Claire Barnett-Jones (2. Norn) | Devant : Okka von der Damerau (1. Norn).

Les Nornes sont portées notamment par Okka von der Damerau, première Norne de grand luxe, mais aussi par Claire Barnett-Jones, toutes deux remarquables, et Kelly God a un peu de peine en troisième Norne à arriver à leur niveau. Il reste que leur apparition en fantômes de rêve d’enfant est impressionnante scéniquement, un peu moins vocalement, mais tout de même d’un niveau très honorable.
Est-ce parce que les filles du Rhin (sans Rhin) apparaissent comme « femmes du passé » assez proches de Walkyries vieillies et un peu éméchées, que leur chant manque de la séduction supposée, et tombe à plat ? Entre intonation à la limite, expressivité assez linéaire, et effet de mise en scène, leur intervention n’a pas le charme un peu « désuet » habituel, et on comprend pourquoi Siegfried n’a vraiment pas envie de les écouter ni de leur laisser son enfant.

Au contraire la Waltraute de Christa Mayer a la vigueur attendue, l’autorité voulue à la fois dans la tenue des aigus et les notes plus profondes. Son intervention est vraiment l’un des grands moments vocaux de la soirée.
Il en va de même pour celle d’Olafur Sigurdarson en Alberich, décidément le plus régulier de ce Ring, avec une émission parfaite, un sens des mots sculptés, une expressivité sans défaut et une autorité dans la voix intacte, et un timbre toujours séduisant, un des meilleurs Alberich entendus à Bayreuth encore meilleur que l’an dernier.
Inversement Aile Asszonyi est une Gutrune à la voix importante, mais sans projection ni couleur, ni expression ni accents, à la limite de la justesse et à côté du personnage du point de vue de l’interprétation vocale, au point que ses interventions deviennent vite lassantes sinon désagréables. Elle est loin de faire oublier Elisabeth Teige l’an dernier.
Comme l’an dernier le Günther de Michael Kupfer-Radecky frappe par le personnage qu’il réussit à incarner, complètement « à l’ouest », imbibé d’alcool et de substances diverses, et par la manière de dire le texte très personnelle, et très juste. Le timbre n’est pas séduisant, la prononciation étrange, mais l’expression, le poids donné aux mots, la couleur sont au rendez-vous si bien qu’il semble avoir le chant qui correspond exactement au personnage voulu par la mise en scène.

Déception en revanche avec le Hagen de Mika Kares. Certes, la voix est impressionnante, mais ne peut remplacer les accents, les couleurs, l’expression. Albert Dohmen l’an dernier frappait encore par sa manière de dire le texte, de l’imposer. Le Hagen de Mika Kares a quelque chose d’absent, et une voix sans relief, qui chante certes les notes, mais extérieur aux situations, n’incarnant jamais le personnage. Un Hagen plat, c’est suffisamment rare pour qu’on s’en étonne dans ce théâtre…

Catherine Foster (Brünnhilde)

Extraordinairement présente au contraire la Brünnhilde flamboyante de Catherine Foster, qui sait ménager ses forces pour tout donner dans la scène finale, mais sans jamais sacrifier l’expression, sachant aussi chanter avec une certaine sauvagerie (scène avec Waltraute, et deuxième acte) et avec une voix incroyable de résistance et de solidité. On connaissait sa puissance depuis le Ring Castorf, elle n’en a rien perdu, mais a gagné en rondeur, perdu en acidité pour produire un chant épanoui et émouvant. Une Brünnhilde notable.
Andreas Schager chantait pour la troisième fois en trois jours ou presque, et montre une incroyable résistance tant la voix tient encore le choc. Certes les moments les plus exposés au deuxième acte et au troisième comme le Hoiho ! Hoiho ! Hoihe ! sont un peu savonnés voire criés, et certes quand il fatigue, il a tendance à chanter plus en force qu’en subtilité, mais dans l’ensemble,  la performance est impressionnante, et l’engagement sans failles. Le chanteur est d’une générosité sans limites, donne à chaque fois tout, classe tous risques, et en même temps que l’étonnement, il suscite l’admiration.

 

Chœur et direction musicale

Alors que la seule intervention du chœur (dirigé par l’excellent Eberhard Friedrich) de tout le Ring est un morceau de bravoure attendu de tous, cette fois-ci les choses n’ont pas été aussi brillantes qu’attendues. Manque d’homogénéité, manque de densité si bien que le résultat n’a pas cette force qui frappe tant l’auditeur.

La direction de Pietari Inkinen a gardé les mêmes traits que précédemment, un manque de caractère global, et de force. Un travail assez propre mais qui ne réussit pas à valoriser certains détails. La part belle est donnée au volume (notamment la partie finale) au détriment du lyrisme et la Marche funèbre n’a pas cette intensité qu’on attend et qui impressionne tant. De plus des faiblesses persistantes du côté des cuivres et notamment des cors ternissent aussi certains passages. L’ensemble est tenu, mais sans relief et surtout sans personnaliser l’accompagnement des chanteurs avec les nuances voulues. Pour tout dire, cela manque de style, quelquefois de profondeur tout en restant toujours sage et attentif à maîtriser l’ensemble. Au total on ne retiendra rien de particulier de cette direction qui puisse lui donner une vraie couleur. Très honnête, mais un peu pâle.

 

 

Ce deuxième voyage dans le Ring est terminé sans qu’il ait réussi une fois encore à emporter l’adhésion. Il y a musicalement et surtout vocalement des moments forts (Walküre), car le niveau est globalement plus élevé (la présence de Catherine Foster est déterminante à ce titre et les interventions de Klaus Florian Vogt, d’Elisabeth Teige, de Christa Mayer et d’Olafur Sigurdarson sont toujours des notables moments de grand chant wagnérien.). Andreas Schager assure crânement les deux Siegfried, très engagé et n’ayant peur de rien, au prix que quelques petits problèmes, mais il reste un atout important de la distribution. On aurait aimé que le Wotan de Tomasz Konieczny soit plus intérieur et moins en posture de démonstration vocale pas toujours à bon escient.

La production de Valentin Schwarz s’installe sans que les modifications intervenues n’en changent le profil, il faut se débarrasser de tous nos oripeaux du passé, éviter le jeu du qui est qui ? et qui fait quoi ? et se laisser entraîner dans ces nouvelles aventures qui ne passionnent pas, ou du moins ne m’ont pas passionné d’autant qu’elles ne sont pas toujours servies par des situations théâtrales excitantes ni par une organisation scénique adéquate et sans vraie direction d’acteurs qui soit menée de bout en bout. Quelques bribes, quelques moments et pour le reste le tout-venant.
On en revient à la Foire des signes et au Palais des Glaces : une fois que le labyrinthe a été traversé, on en reste à zéro.

 

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Guy Cherqui
Agrégé de Lettres, inspecteur pédagogique régional honoraire, Guy Cherqui « Le Wanderer » se promène depuis une cinquantaine d’années dans les théâtres et les festivals européens, Bayreuth depuis 1977, Salzbourg depuis 1979. Bouleversé par la production du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth, vue sept fois, il défend depuis avec ardeur les mises en scènes dramaturgiques qui donnent au spectacle lyrique une plus-value. Fondateur avec David Verdier, Romain Jordan et Ronald Asmar du site Wanderersite.com, Il travaille aussi pour les revues Platea Magazine à Madrid, Opernwelt à Berlin. Il est l’auteur avec David Verdier de l’ouvrage Castorf-Ring-Bayreuth 2013–2017 paru aux éditions La Pommerie qui est la seule analyse parue à ce jour de cette production.

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1 COMMENTAIRE

  1. Une très mauvaise production que nous serons contraints de revoir l’année prochaine.Ce sera sans moi.Le plateau vocal est globalement très satisfaisant ( à l’exception de Konieczny très désagréable à entendre) mais la direction musicale est vraiment faible.

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