Chroniques

par françois cavaillès

Rigoletto
opéra de Giuseppe Verdi

Zénith / Opéra de Toulon (saison hors les murs)
- 15 octobre 2023
Rigoletto, opéra de Giuseppe Verdi, au Zénith de Toulon
© frédéric stéphan

« Rigoletto, tragédie de Verdi, se déroule à la cour du duc de Mantoue, petite ville du Nord de l’Italie, dans la région du Pô. Vous atteignez Mantoue par l’A22, après Bressanone, Bolzano, Vérone... Prenez la sortie Nord, tenez la vieille ville à votre gauche, et voici le palais ducal. Le duc, lui, se rend à chaque touriste séduisante. » À l’inverse de la bonne blague du regretté humoriste et metteur en scène allemand Loriot – pseudonyme de Vicco von Bülow, dont cet automne l’on fête le centenaire outre-Rhin –, il manque de l’esprit et du charme à la nouvelle production française du melodramma verdien (1851), passée à travers la pandémie par Nancy, puis Rouen et désormais Toulon. Toutefois, mettant à l’honneur de jeunes chanteurs d’autant plus habiles que sonorisés dans une salle de repli très correcte, le temps de restaurer le beau théâtre, le spectacle, riche en idées, dépasse heureusement la tragédie esquissée dans la note d’intention par Richard Brunel, avant tout homme de théâtre qui aime la transposition : d’où la parabole d’un ballet et une conception du rôle-titre loin du personnage hugolien – « Rigoletto, ancien danseur, est à présent blessé, infirme, prisonnier d’un corps souffrant ».

Au lever de rideau, précédé d’une introduction pantomimique par Agnès Letestu, danseuse Étoile de l’Opéra national de Paris, très agile fantôme de la mère de Gilda dans un registre souvent pathétique, aucune posture victimaire chez Rigoletto mais plutôt une mise en abyme nous plongeant dans le profond envers du décor d’un ballet en plein entracte. Par un retournement visuel parfait, d’un réalisme contemporain dans les détails, orné de touches oniriques pour dire tout l’amour de l’art saisi sur le vif, en puisant la créativité à sa source exacte en lieu et en heure, le public fait face à la ruche des coulisses en savourant le merveilleux trompe-l’œil signé du scénographe Étienne Pluss et savamment parsemé de lumières chaudes par Laurent Castaingt. Danseurs, directeur, assistants, gardien, écran de contrôle, accessoires et costumes, tout va et vient dans un formidable élan théâtral, comme pris en boucle dans la vague des arts de la scène.

Après la grave douceur du Prélude, diamant noir bien taillé par l’Orchestre de l’Opéra de Toulon sous la baguette de Valerio Galli [lire notre chronique d’Il trittico], et avant que ne sortent les cordes tels des poignards féériques au milieu de la ballade du Duc, bien scandée et chantée avec une jolie rondeur par le ténor Iván Ayón-Rivas [lire notre chronique de La traviata], à travers les agréables interventions des seconds rôles – le limpide Matteo Borsas du ténor Kiup Lee [lire nos chroniques d’A quiet place et de Messe pour un jour ordinaire], la comtesse Ceprano dotée du soprano angélique de Juliette Raffin-Gay [lire nos chroniques de Christophe Colomb et de La clemenza di Tito] et le Marullo à la joie goûteuse du baryton Olivier Cesarini –, la houle se lève enfin dans la fosse, et surtout dans les gorges du Chœur maison, à l’épreuve de la richesse des intrigues et de l’ensemble concertant au premier acte. Sous un éclairage avivé, une musique ténébreuse et les oripeaux d’une fête privée qu’indiquent les costumes de Thibault Vancraenenbroeck laissant la fantaisie aux rôles féminins, les voix corsées ont la part belle. À commencer par Nikoloz Lagvilava, Rigoletto au flot sauvage et à la diction naturelle d’un baryton Verdi, mais trop égal peut-être, au risque d’une certaine monotonie. D’entrée emporté par l’explosive strette orchestrale, le comte Monterone du baryton-basse Jean-Kristof Bouton offre avec délice un arioso de stentor, lyrique à souhait [lire notre chronique de Carmen].

Le climat musical glaçant est bien instauré par l’ensemble des musiciens, à la lisière du fantastique. Pour l’entame du second tableau, la solitude de Rigoletto, marchant avec une canne, convient, tout comme le sépulcral Sparafucile de la basse Peter Martinčič, bien dans le ton de l’assassin ; ils donnent un duo mélodieux, aux cordes ensorcelantes qu’illustre la mise en scène avec la prostituée Maddalena à l’essayage. Dorénavant au cœur du drame, suivant le cours puissant du recitativo cantando de Rigoletto jusqu’à sa rêverie avec la danseuse étoile et à la loge de Gilda, l’héroïne tragique apparaît d’abord en fillette. Encore distante de son père, embarquée dans un duo de semi-caractère (Allegro vivo) puis écorché (Andante cantabile), c’est toute une cantatrice à découvrir que Maria Carla Pino Cury, rossignol de ce dimanche en prise de rôle réussie, soprano colorature apte à éclairer chaque mélomane comme un rayon de soleil. À la poésie âpre de Rigoletto, la céleste Gilda répond par le cantabile lyrique, l’ambitus de la chanteuse brésilo-chilienne figurant une échelle de plaisirs. Son irrésistible Caro nome traduit l’idéalisme cher à Verdi comme à Hugo. Excellente dans l’arioso amoureux suivant, également capable de danse gracieuse, elle triomphe et trouve en Iván Ayón-Rivas un partenaire chaleureux, fervent et à l’aise pour jouer les tombeurs.

Dans le clair-obscur de l’Acte II, ponctué des accès bateleurs de vaillance masculine jusqu’à la grave complainte de Rigoletto, interprétée au milieu d’une ronde infernale, il faut s’arrêter sur la tenue de la duègne émue, Giovanna, par l’étincelant mezzo Julie Pasturaud, exemplaire pour donner vie à la production [lire nos chroniques de La métamorphose, Hippolyte et Aricie, Convergences Gabriel Dupont, L’enfant et les sortilèges, Lucia di Lammermoor, Cendrillon, La Périchole et I puritani].

La chorégraphie de Maxime Thomas apporte une délicatesse originale. Ainsi le pas de six sur la périgourdine, au I, par Adèle Borde, Eliot Chevalme, Vassiliy Evlachev, Romane Groc, Joséphine Meunier et Nicolas Rombaut, et, dans l’atmosphère électrique du III, l’hommage aux grands voiles de Loïe Fuller par Agnès Letestu surprennent-ils agréablement, après le succès des ensembles attendus. Enfin, le mezzo sensuel de Lucie Roche soutient au mieux le rôle ingrat de Maddalena [lire nos chroniques de Colomba, Les contes d’Hoffmann, Die Zauberflöte, Don Quichotte et Ariadne auf Naxos, enfin de L’amour des trois oranges à Dijon puis à Nancy]

FC

* « Verdis Tragödie Rigoletto vollzieht sich am herzoglichen Hofe von Mantua,
einer oberitalienischen Kleinstadt in der Po-Ebene. Sie erreichen Mantua auf der A22
über Brixen, Bozen, Verona... wählen vor Mantua die nördliche Ausfahrt und
halten sich an der Altstadt links. Dort finden Sie der herzoglichen Palast.
Der Herzog selbst paart sich mit jeder attraktiven Touristin.
»
(in Loriot und die Musik, coffret DVD, Warner Home Entertainment, 2010)