Chroniques

par françois cavaillès

Il trovatore | Le trouvère
opéra de Giuseppe Verdi

Opéra de Saint-Étienne
- 19 novembre 2023
"Il trovatore", ouvrage de Verdi à l'Opéra de Saint-Étienne
© cyrille cauvet | opéra de saint-étienne

Avanti la mùsica ! La référence à l’un des polars italiens de Charles Exbrayat (1906-1989), maître du genre stéphanois, paraît bienvenue à la découverte de la vengeance la plus osée d’Il trovatore (1853) de Giuseppe Verdi, nouvelle production de l’Opéra de Saint-Étienne, conçue et fabriquée dans ses ateliers, répétée puis créée dans la capitale ligérienne avant d’enflammer bientôt Marseille, maison coproductrice. Généreux d’une bonne douzaine d’irrésistibles grands airs et ensembles brodés sur une intrigue alambiquée tirée du drame romantique El Trovador de García Gutiérrez (1836), ce melodramma situé dans l’Espagne du XVe siècle mène honnêtement, grâce à un plateau de solistes en acier comme aux bons moyens orchestraux et choraux ainsi qu’à la mise en scène symboliste mais directe de Louis Désiré [lire nos chroniques de Tosca, Carmen, La traviata, Lohengrin, Don Quichotte et Guillaume Tell], à un sacré coup de folie verdienne.

Dans une obscurité de crypte, entre le roulement de la timbale initial et les appels des cuivres, l’ample arpège augural est saisissant alors que se morfondent, assis dans un espace délimité comme salle d’attente par un panneau amovible, les hommes d’armes élégamment vêtus. Aux extrémités de la scène, comme deux piliers de la tragédie, se tiennent déjà face à face, comme en miroir, les rivaux voués au duel, chacun en long manteau sombre – des ennemis plus proches qu’ils ne l’imaginent... Le ton robuste est donné par le capitaine Ferrando, tenu par la basse de Patrick Bolleire et soutenu par le Chœur maison avec justesse, puis énergie. Dans cet air d’entrée original et précurseur, dans le romantisme lyrique ressort une mélodie qui semble dansante, celle du thème d’Azucena, mystérieux comme la gitane. Aux commentaires des militaires hargneux (et méconnaissables sans uniforme), désormais debout et comme captifs devant une grille, aux étranges gestes d’éphèbes excités au pied de l’impassible Ferrando, puissant et infaillible, au passage d’Azucena porteuse d’un bébé sanglé dans un tissu rouge sang, commence le régal vocal, brûlant dans la gorge du chanteur-narrateur, avant qu’en fosse les cordes se fassent glaçantes, procurant un plaisir maximal dans les évocations d’une sorcière par cette garde dont le chant fait tourbillonner l’horreur jusqu’à son comble. Avis aux amateurs de conte terrifique !

L’ambiance change nettement, dans un décor embourgeoisé par quelques motifs de tapisserie apparus dans le mouvement des panneaux – décors et costumes de Diego Méndez Casariego. La scène réunit la belle Leonora, première incursion chez Verdi du paradisier soyeux Angélique Boudeville [lire notre chronique de Frédégonde], en robe bleu nuit sous manteau noir, et de sa confidente Inès, vive et émotive, qu’assure le soprano Amandine Ammirati [lire notre chronique de Manon]. Très tôt, la jeune cantatrice vedette offre un chant à la hauteur du défi de ce récit d’amour, avec un admirable sens lyrique. Un simple Ascota à ravir, puis le fameux Tacea la notte victorieux, émis sans grands effets visuels ainsi qu’en oratorio, à travers une simple grille. Le souffle et le jeu de scène impressionnent, la musique semble l’attendre. L’orchestre se métamorphose habilement pour la cabalette, auprès d’une plus touchante Inès, dans la belle concentration de lumière de Patrick Méeüs sur Leonora, au remarquable feu ascendant jusqu’aux vocalises en flammèches d’une pureté séraphique.

Somptueusement diabolique se dresse, en savoureux contraste, le Comte de Luna du baryton Valdis Jansons [lire notre chronique de Rusalka] sorti du sombre prélude des cordes généreuses de l’Orchestre Symphonique Saint-Étienne-Loire. Sans la claire apparence du quiproquo, retenons plutôt comment l’autorité du jeune noble, l’émoi de Leonora et la romance du trouvère Manrico conduisent à un trio correct, un peu figé, la situation de chacun semblant mieux exprimée par la phalange stéphanoise. Cocasse tragédie, dirait-on, n’était Luna pris d’une colère fantastique, comme possédé, emporté jusqu’à l’incandescence par la puissance des trompettes et rejoint dans l’intensité par les amants. La bonne volonté des gitanes envers Manrico est efficacement imprimée par la masse chorale qui précède Stridè la vampa ! d’Azucena, clair comme une mèche, par le mezzo Kamelia Kader, fragile et ébréché de la meilleure manière. À travers les accents funèbres entre chœur, orchestre et soliste, le lyrisme verdien semble poussé à bout – et pourtant : à l’éveil avec les amis bohémiens, voilà le Manrico d’Antonio Coriano aussi galant que hardi [lire notre chronique d’I Lombardi alla prima crociata].

La reprise du récit est portée par une musique magnétique et le chant d’Azucena, à la fois doux et ferme, qui préfigure la démence inéluctable. Gospokha Kader (de Bulgarie), mezzo de rêve [lire nos chroniques de Sakùntala, The Rake’s Progress et Andrea Chénier], exprime le bouleversement de la mère en duo avec son fils, révélant sous l’étoffe lourde, dé-mantelée, une étourdissante tunique d’un vert sauvage. Dans un macabre théâtre du pire jaillit la confession incendiaire. Et les chanteurs d’irradier de magnificence. Sur une musique lancinante, l’air de Manrico allie bravoure et révélation d’une subtile craquelure du personnage. Avec la fureur du mezzo, Azucena surenchérit par l’appel au meurtre. Panique, perfidie, mais encore suprême talent dans la mélodie, et de virtuoses vocalises par Coriano, renferment ce duo hautement enthousiasmant. Le retour du comte, machiavélique à souhait, nous vaut un air d’amour d’une douceur morbide. Le caractère belliqueux est souligné, une certaine saturation se profile et le jeu théâtral s’alourdit avant la réapparition de Leonora, au lyrisme de velours. Son serment à Manrico amorce un trio en cascade avant le final ponctué à merveille par Giuseppe Grazioli. S’ensuivent fatalement l’allégresse, l’ivresse et la montée au zénith de Kamelia Kader, séduisante dans les airs si exigeants de la troisième partie, avec l’orchestre à son meilleur.

L’image de campagne prend feu et la fièvre gagne Manrico : dans l’âpreté des combats, Antonio Coriano mérite ses galons ténor héroïque. Son capitaine Ruiz, bénéficiant du ténor capiteux de Marc Larcher, se montre sensible à la détresse. Puis, glissant vers le pathétique, Leonora révèle un trésor dans la profondeur et la rondeur du chant, Boudeville en état de grâce. Qu’elle brave Luna, en des élans volcaniques, ou bascule dans un illusoire bonheur, l’amoureuse en arrive à un duo maléfique, tout comme Manrico avec Azucena, être humain fantastique aux yeux exorbités, à la bouche de fantôme. En conclusion, la finesse inouïe ou la force diabolique de la fosse, les moments ultimes, poignants, sanguins ou libérant d’audacieux a cappella au paroxysme des échanges lyriques, tout est dévoilé sous les clairs-obscurs et quelques touches symbolistes, comme au dernier geste le lange rutilant déroulé à l’infini devient mantille drapant l’honneur sauf de la mère infanticide. Impensable dénouement ? « Une flamme traverse le sang. Passer de l’autre côté, en contournant la mort. » (Emil Cioran, Aveux et anathèmes, 1987).

FC