L'Enlèvement au sérail à Avignon : une transposition bien hasardeuse

Xl_serail © Cédric Delestrade

A l’Opéra Confluence d’Avignon, voilà un Enlèvement au sérail qui avait des atouts pour faire passer une bonne soirée au public, et qui laisse finalement une impression d’irritation, voire d’amertume. La faute, une fois de plus, à la mise en scène, confiée ici à Emmanuelle Cordoliani, dont les idées sont tout sauf confiantes dans la musique de Mozart. Pourquoi pas transposer un sérail de fantaisie dans un cabaret des années 30 ? Mais chez Mozart, il faut cependant justifier la métamorphose. Si c’est pour mettre l’intrigue au diapason des préoccupations contemporaines, c’est raté : on regarde les images – nostalgiques ou comiques – des années 30 sans véritable déplaisir, mais avec la même distance que celles de la Vienne de Mozart. Selim Pacha se retrouve tenancier d’un cabaret interlope, Konstanze en est la principale meneuse de revue, Belmonte le crooner de service et Osmin passe un peu par tous les stades, de prestigiateur à celui de Drag Queen… Le pire est à venir quand on se rend compte que les textes parlés ont été remaniés, voire supprimés, et certains même rajoutés. Par ailleurs – c'est quand même plus chic que l’allemand... –, Konstanze et Blöndchen se parlent dans la langue de Shakespeare, Belmonte et Pedrillo dans celle de Cervantès, tandis que Selim Pacha s'exprime dans une multitude de dialectes, dont le parsi… Bref, on n'y retrouve plus ses petits, et le remue-ménage permanent sur scène – sous prétexte d’éviter les désuètes turqueries – créent vite un mur entre la musique et l’auditeur.

On se rattrape, heureusement, avec une jeune distribution choisie, qui compte parmi elle les deux Lauréats du 25e Concours international de chant de Clermont-Ferrand, où la production a été étrennée le mois dernier (avant de poursuivre sa route vers Massy, Reims et Rouen, villes coproductrices du spectacle). Si la jeune soprano néerlando-américaine Katharine Dain (Konstanze) semble d’abord mal à l’aise dans son « Ach, ich liebte », exigeant une souplesse légèrement prise en défaut, on a bientôt l’émerveillement d’entendre des coloratures idéalement précises et des phrasés de rêve, dans un crescendo d’inspiration qui ne s’interrompra plus. Ses airs de douleurs sont les sommets de la soirée. Il en va de même pour le Belmonte ardent du ténor malgache Blaise Rantoanina, qui fait preuve d’un panache indéniable dans ses quatre airs : généreux, pénétrant, charmeur, son chant est parfait.

La soprano italienne Elisa Cenni possède musicalité et sens théâtral, et maîtrise bien le style mozartien. Néanmoins, le rôle de Blöndchen outrepasse un peu la limite de sa tessiture, et les contre-Mi qu’elle doit exécuter ici peuvent être source de fatigue pour sa voix, par ailleurs fort homogène et agile. Deuxième des Lauréats, le ténor vénézuélien Cesar Arrieta campe un Pedrillo qui ne manque pas de nuances dans le chant, ni de panache dans le jeu, offrant une image très sensible de ce protagoniste attachant. Selim et Osmin sont incarnés par l’excellent acteur français Stéphane Mercoyrol, dont la présence magnétique illumine le plateau, et par la basse suédoise Nils Gustén, dont la voix peine à passer la rampe de l'orchestre, et s’amenuise trop dans le grave. De son côté, dans les brèves interventions des janissaires, le Chœur de l'Opéra Grand Avignon préparé par Aurore Marchand fait preuve de cohésion et d’agilité.

Autre baume pour le mélomane, la direction du chef espagnol Roberto Forés Veses – directeur musical de l'Orchestre d'Auvergne – qui a réalisé un travail véritablement admirable à la tête d’un Orchestre Régional Avignon-Provence dont l’excellent niveau ne cesse de surprendre agréablement. Les tempi sont alertes, les phrasés irréprochables et le jeu d’ensemble d’une impeccable précision, surtout aux cordes…

Emmanuel Andrieu

L’Enlèvement au sérail de W. A. Mozart à l’Opéra Confluence d’Avignon, les 18 & 20 février

Crédit photographique © Cédric Delestrade

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